Des nouvelles du procès Scripta Manent – Mars 2018

Un texte écrit par Anna et Marco, à propos du déroulement du procès qui les voit inculpés suite à l’opération Scripta Manent.

Lors des audiences de janvier et février, les témoins de l’accusation (au début le Procureur Sparagna en a appelé environ soixante-dix) ont continué à défiler, surtout des agents de la DIGOS de Turin, d’autres policiers, des carabinieris, des démineurs, d’autres témoins, des experts de la Police scientifique et du RIS [la « police scientifique » des Carabinieri, par ailleurs ciblés, début novembre 2005 dans leur siège de Parma, par une des attaques dont il est question dans ce procès, signée par la Cooperativa artigiana fuoco e affini (Cooperative artisanale feu et affins) – FAI; NdAtt.], le tout concernant des délits spécifiques dont nous sommes accusés. En plus, des rédacteurs, ou ex rédacteurs de Radio Blackout de Turin, ont été appelés à témoigner à propos de la réception par la Radio de certaines revendications d’attaques, ainsi qu’un squatter de l’Asilo Occupato [squat de Turin, NdAtt.] en ce qui concerne les relations et correspondances maintenues avec les inculpés.
Lors des séances des 7 et 8 mars, il y a eu la lecture des relations de ceux qui auraient dû être les piliers de l’accusation, c’est à dire l’ensemble des artisans de l’œuvre « d’intelligence » qui sert de fondement à l’accusation : les experts graphistes, l’expert en analyse linguistique/stylistique et un agent de la DIGOS de Turin qui avait pour tâche d’esquisser le cadre général de l’accusation.
Le binôme de graphologues Rosanna Ruggieri et Paola Sangiorgi, experts/conseillères du Parquet, qui travaillent en tant que graphologues libérales et pas auprès de la Police scientifique, du RIS ou autre, a fait une déclaration lors de l’audience du 7 mars à propos de l’expertise faite en 2014 en comparant des textes écrits avec un normographe, ainsi que des adresses écrites à la main sur des colis incendiaires/explosifs (envoyés en juillet 2006 au quotidien Torino Cronaca, à l’entreprise Coema Edilità [qui participait à l’époque à la rénovation du CRA de Turin; NdAtt.] et au maire de Turin de l’époque Sergio Chiamparino) et leurs revendications, avec des échantillons de manuscrits de trois des accusés (il s’agit de notes saisies lors des perquisitions, de lettres depuis la prison, de différents formulaires administratifs).
Le binôme d’expertes a affirmé avec certitude que les textes écrits avec le normographe ne peuvent pas être attribués à une quelconque personne. En ce qui concerne les comparaisons sur les manuscrits, elles ont essayé de souligner les ressemblances ou les traits caractéristiques entre certains caractères extraits des différents échantillons : le résultat serait une probable ressemblance avec les manuscrits saisis à deux des inculpés.
Le binôme a ensuite employé quelques heures, plutôt qu’à motiver cette « probabilité », à défendre le sérieux de ses prestations d’expertise et de la méthodologie utilisée, méthodologie, qui elle, précisément… ne permet pas de faire des rapprochements sûrs, mais uniquement un discours de probabilité.
En plus de cela, profitant de leur ignorance pour ce qui en est des analyses précédentes, la défense a fait remarquer que les mêmes pièces à conviction (les adresses manuscrites des colis piégés de 2006 et leurs revendications) ont déjà été examinées par des experts lors des enquêtes de l’époque; en particulier, dans le rapport de juillet 2006 du RIS de Parma il avait été établi qu’il s’agissait d’écriture faite par décalque, dont non approchable [avec une écriture manuscrite; NdAtt.].
L’expert linguistique/stylistique, et conseiller du Parquet, Michele Cortelazzo, professeur à l’Université de Padova, a exposé les résultats de son expertise de 2014 concernant la comparaison entre des articles écrits par trois des inculpés avec différents textes de revendication signé par différents groupes de la FAI. L’expert admet que le langage utilisé fait partie de l’ »univers discursif des mouvements contestataires ».  Il trace, cependant, des rapprochements entre ces articles et certaines revendications, utilisant la méthode « quantitative » et celle « qualitative ».
L’analyse quantitative, nous explique-t-il, a été faite à l’aide d’un logiciel qui « trouve » des ressemblances grâce à la fréquence de certains mots présents dans les différents textes.
Il montre par exemple des « traits caractéristiques », comme l’utilisation de certains mots (et non des phrases) tel « gymnase », « anonymat », des couples de mots contenant « force » et/ou « joie », « de service », « plus ou moins » et ainsi de suite.
Il n’y a pas besoin de faire appel à un logiciel et à un prof de fac pour voir que des tels mots font partie du langage de tous les jours, pas seulement de celui propre au mouvement.

Après la présentation des incertitudes des experts, ça a été le tour de la longue déclaration, qui a duré plusieurs séances et s’est terminée le 15 mars, de celui qui paraît être le pilier de l’enquête. L’ »expert en tout » de la DIGOS de Turin, Luciano Quattrocchi, a commencé par exalter ses capacités d’enquêteur, montrées dans des affaires qui n’ont rien à voir avec les anarchistes, puis il a poursuivi avec l’exposition de sa version personnelle du théorème de l’accusation (sur suggestion de Sparagna) et de son nouveau outil d’analyse : le binôme inclusion/exclusion (on suppose inclusion et exclusion dans les listes des gentils et des méchants…), afin de contextualiser l’insertion des phrases extrapolées de journaux, d’écrits, de commentaires et de documents publiés par les anarchistes dans les vingt dernières années, de discussions et rapports directs entre entre des compagnons, d’épisodes répressifs du passé (il y a eu la réutilisation intégrale, à la virgule près, d’écoutes et de la reconstruction des enquêteurs de l’attaque qui a eu lieu dans le quartier de la Crocetta, à Turin, classé en 2009) et d’enquêtes rouvertes ad hoc.
Il y a un peu de tout qui passe sous la loupe des enquêteurs : depuis Emile Henry jusqu’à Horst Fantazzini et Baleno, depuis les écrits d’Azione Rivoluzionaria [organisation de lutte armée anarchiste active en Italie à la fin des années 70; NdAtt.], pour laquelle un des inculpés est passé en procès il y a plus de 30 ans et sur laquelle certains des inculpés étaient en train de préparer une recherche historique (partie d’un livre plus long à propos des pratiques de lutte anarchistes dans le passé), aux écrits à propos du débat qui a eu lieu pendant le procès Marini (un texte lu au tribunal par des prisonniers à l’occasion de la mort de Baleno en 1998, des discussions sur la nécessité de donner de l’espace à différents positions qui touchent les méthodes organisationnelles, des communiqués écrits à l’époque depuis la taule).
Le policier-expert est ensuite passé à l’analyse de la revue Croce Nera, l’ancienne version et la nouvelle, jusqu’aux articles du dernier numéro, qui concernent précisément l’opération Scripta Manent, et jusqu’à l’analyse du courrier, soumis à censure, des inculpés.

A l’audience du 12 avril, le Parquet a demandé la traduction, depuis l’espagnol, de vieux courriers de certains des inculpés. Après, ça a été le tour du contre-interrogatoire du flic de la DIGOS de la part des avocats de la défense.
Lors de ce contre-interrogatoire, un des compagnons en procès est intervenu, retraçant son parcours depuis décembre 1969 [le massacre à la bombe, d’origine fasciste, qui a eu lieu dans une banque de Milan le 12 décembre et l’assassinat du compagnon Giuseppe Pinelli dans le commissariat, quelques jours après, tandis qu’il était en GAV lors de la tentative policière d’attribuer l’attentat aux anarchistes; NdAtt.] à son expérience au sein d’Azione Rivoluzionaria, à sa cavale, à la prison, jusqu’à aujourd’hui.
Lors des prochaines audiences, du 18 avril et du 3 mai, il devrait y avoir les exposés des ROS [équipes d’investigations spéciales des Carabinieri; NdAtt.] de Perugia et de Naples, à propos de leurs enquêtes, ensuite versées dans cette affaire, nommées opérations Ardire, Evoluzione I et Evoluzione II.

traduit par attaque.noblogs.org